Jiminy Cricket n’est pas qu’un personnage Disney, c’est aussi un apéro
Il y a quelques semaines, nous avons rencontré Aurore Danthez, la Responsable Communication de Jimini’s, une entreprise qui commercialise des insectes comestibles depuis 2011. Et malgré les préjugés existants, ça a l’air plutôt croustillant !

Comment avez-vous décidé de vous lancer dans la commercialisation d’insectes ?
Clément et Bastien, les deux fondateurs, sont amis de longue date. En 2011, le rapport de la FAO sur les problématiques alimentaires d’une population toujours plus nombreuse avec des ressources de plus en plus rares a fait tilt dans leur esprit. Et si la solution c’était les insectes ? A l’époque, ils savaient que les insectes étaient consommés dans beaucoup de pays du monde mais très peu en Europe.
Alors en 2011, ils ont décidé de relever le challenge d’introduire les insectes comestibles chez nous.
Quels insectes commercialisez-vous aujourd’hui et à quoi aimeriez-vous parvenir dans les années à venir ?
Nous offrons 3 types d’insectes : le Molitor qui est un vers de farine, le criquet et le grillon.
Nous vendons aussi les vers Buffalo qui sont minuscules et donc utilisés sous forme de poudre, notamment pour les barres protéinées.
Notre objectif est d’élargir notre gamme de produits plutôt que nos matières premières, afin d’atteindre le consommateur sur le quotidien en s’imposant comme une vraie alternative aux protéines traditionnelles.
Comment faire accepter un nouvel aliment et dépasser le sentiment de dégoût ancré dans notre société pour les insectes ?
Selon moi, la clef est de dédramatiser et d’en parler de façon ludique sans se prendre au sérieux. Il faut assumer qu’il y a des freins potentiels à l’achat et rester le plus transparent possible sur la composition des produits. Les certifications d’hygiène et de sécurité alimentaire sont des arguments particulièrement rassurants, de même que les goûts connus des apéritifs, comme le Molitor ail et fines herbes par exemple.
Quel est le produit que vous vendez le mieux ? Et celui le plus difficile à faire adopter ?
Nos best-sellers sont sans surprise la gamme apéros car ce sont les produits phares de Jimini’s, que nous avons lancés il y a une dizaine d’années. Les barres protéinées, commercialisées plus récemment, concernent pour leur part une cible spécifique de sportifs.
Il faut garder en tête que la culture gastronomique joue un grand rôle dans le succès des produits. Par exemple en France il existe une grande culture de l’apéro, ce qui a facilité l’introduction des insectes salés, tandis qu’en Allemagne on mange plus facilement des barres protéinées.

Qui sont vos clients ?
Nous avons une activité en B2B avec des épiceries fines comme le Bon Marché et avec des grands groupes, et une activité B2C en ligne. Dans ce 2ème cas, le client type peut aller de la mère de famille qui est intriguée par les insectes comestibles à l’hôte qui veut proposer un apéro différent et original à ses invités, en passant par le sportif qui consomme des barres protéinées à base de poudre d’insectes.
Aujourd’hui nos clients sont principalement français et néerlandais, mais nous souhaitons à terme nous étendre dans toute l’Europe.
Pour quelles raisons passent-ils à ce régime alimentaire ?
Parmi nos consommateurs se trouvent des entomovégans, c’est-à-dire des personnes véganes qui ne consomment pas de produits d’origine animale à part des insectes, mais nous visons surtout les flexitariens, en d’autres termes les personnes qui désirent varier leur alimentation et manger moins de viande. Dans les insectes ils trouvent une source de protéines différente.
Le challenge est bien sûr de convertir l’achat découverte d’un client en une consommation régulière. Ceux qui iront acheter régulièrement des produits à base d’insectes se dirigeront vers des produits comme du granola plutôt que des apéritifs.
Et vous, à quelle fréquence consommez-vous des insectes au quotidien ?
En tant que premiers ambassadeurs de Jimini’s, nous consommons bien sûr nos produits. Le granola chocolat est un bon basique du petit-déjeuner, et les insectes apéros sont toujours une bonne surprise pour nos amis !
Les insectes étant un aliment inhabituel en Europe, quelles sont les législations en vigueur à ce propos ? La commercialisation d’insectes en France est-elle aujourd’hui légalisée ?
Aujourd’hui la législation est un frein pour toute la filière, et chaque pays de l’Union Européenne l’interprète à sa manière, ce qui n’est pas toujours simple.
En bref, les insectes sont considérés comme des « novel food », c’est-à-dire des aliments ou ingrédients alimentaires non consommés dans la Communauté européenne avant 1997. Ils peuvent être d'origine végétale, animale, issus de la recherche scientifique et technologique, mais aussi de traditions ou de cultures alimentaires de pays tiers (définition de l’ANSES).
La mise sur le marché européen des novel food repose sur un système d'autorisation préalable par la Commission européenne après avis de l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). En principe, la Commission n’autorise et n’inscrit un nouvel aliment sur cette liste que si l’aliment ne présente aucun risque pour la santé, compte-tenu des données scientifiques disponibles et si son utilisation n’entraîne pas un déséquilibre nutritionnel. Pour les insectes, voilà comment se comprend cette loi : toute vente destinée à la consommation humaine nécessite désormais une autorisation préalable de la Commission européenne.
Nos produits sont donc commercialisés légalement mais nous sommes encore dans une période de transition du novel food.

Au-delà de vos produits, comment vous positionnez-vous face aux défis de l’alimentation durable dans notre société ?
Nous cherchons à faire évoluer les mentalités via des actions éducatives en participant à des évènements comme la Fête de la Science ou en intervenant directement dans les écoles. Nous alimentons aussi une chaîne Youtube de sensibilisation à destination des plus jeunes.
Nous sommes convaincus que les jeunes générations sont la cible prioritaire de notre action, et c’est en effet un très bon public !
Selon vous, quel est le défi le plus pressant auquel doit faire face le système alimentaire aujourd’hui ?
Cette question nécessiterait plusieurs heures pour y répondre vraiment, mais en quelques mots je pense que la crise du coronavirus a mis en lumière le défi de la relocalisation de nos ressources alimentaires. La fermeture temporaire des frontières a créé un besoin de consommation locale qui rassure car suggère une meilleure sécurité alimentaire et minimise notre impact sur la planète.
L’équipe « 10 Milliards à table ! » étant à la recherche de solutions durables et originales pour réécrire l’avenir de notre planète, comment imaginez-vous le système alimentaire de 2050 dans le meilleur des mondes possibles ?
Ce qui selon moi serait raisonnablement envisageable et souhaitable serait l’adoption d’un régime alimentaire conscient, où le consommateur se renseigne sur ce qu’il mange (provenance, composition etc). Pour ceci nous pensons qu’il faut éduquer les jeunes générations afin que celles-ci éduquent à leur tour leurs parents. On a observé que la part de l’alimentation dans les revenus des ménages est en baisse depuis 30 ans, peut-être serait-il souhaitable d’y consacrer une part plus importante pour mieux se nourrir.
Je ne pense pas que manger des insectes à tous les repas soit la solution non plus, il faut simplement manger des protéines en quantité suffisante, sans excès, en diversifiant son alimentation.
D’un point de vue législatif, il faudrait que le gouvernement accompagne la légalisation de protéines alternatives à la viande et règlemente les produits excessifs (trop salé, trop sucré, trop gras). L’Etat est un acteur essentiel d’une bonne transition vers l’alimentation durable et pourrait faire bouger les choses, tout est encore à faire !
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